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Entretien avec Jean-Miguel Pire, sociologue et historien pour…’une dose d’otium’
C’est dans le cadre d’un nouveau rendez-vous mensuel, ‘une dose d’otium‘ que nous avons eu le plaisir d’échanger avec le sociologue et historien Jean-Miguel Pire. Ce dernier, auteur de « L’otium du peuple, à la reconquête du temps libre » animera à partir du 13 février prochain des sessions autours « des loisirs créatifs » qui auront lieu à la fois en présentiel, à Paris, et à distance pour celles et ceux qui sont loin.
Deux heures tous les mois pour faire un pas de côté et explorer quelques leviers transformationnels, et alimenter nos nouvelles compréhensions du monde. L’historienne Michelle Perrot, le sociologue Mickaël Dandrieu seront parmi les personnalités qui viendront témoigner et débattre avec lui ce semestre autours de ce concept : OTIUM, un concept dont on retrouve aujourd’hui la pertinence pour sortir de nos automatismes et réapprendre à respirer. Prendre le temps de penser « gratuitement » est une nécessité humaine et démocratique pour accroître son discernement, son imaginaire, son empathie, à l’heure de la captation croissante, et inédite de notre « temps de cerveau disponible » par les réseaux sociaux, les écrans, et de l’envahissement incontrôlé de la réalité par l’intelligence artificielle. Captation addictive qui a des conséquences néfastes qui se manifestent dans l’éducation, la culture ainsi que sur l’exercice de la citoyenneté. L’objectif est de transmettre les outils d’une revalorisation du temps consacré au « loisir intelligent ».
Rejoignez-nous en ligne, pour la session de lancement le 13 février prochain à 17h : Lancement : une dose dotium | Agence Française de Développement puis le 6 mars, 3 avril, 29 avril, 5 juin et 3 juillet.
Pour mieux comprendre les objectifs et enjeux de ce parcours, nous avons posé 3 questions à Jean-Miguel Pire.
Face à l’envahissement incontrôlé de la réalité par l’IA, pourquoi est-il plus que jamais important de sacraliser le temps libre à accroitre son discernement, son imaginaire, son empathie ?
Cette revalorisation de l’otium enrichirait notre vocabulaire d’un mot grâce auquel il serait plus facile de désigner et de valoriser ce temps que l’on décide de consacrer à accroître son intelligence dans toutes ses dimensions, rationnelle comme sensible. Avec ce mot, il sera possible de qualifier l’ensemble des efforts que nous menons pour édifier un for intérieur et un libre arbitre qui sont les outils de notre citoyenneté, et sans desquels nous ne pourrons lutter contre l’industrie vouée à la captation de l’attention. Au fond, l’otium est le nom du temps dédié à l’intelligence « naturelle ».
Qu’est-ce que l’otium ?
Il s’agit du « loisir intelligent », c’est-à-dire la part du temps libre que l’on décide de consacrer au développement de son discernement, de sa compréhension d’autrui et du réel, afin de progresser personnellement mais aussi de mieux contribuer au bien commun. Notion extrêmement valorisée dans l’Antiquité, l’otium est aujourd’hui assimilée à l’oisiveté, à l’improductivité. Sa revalorisation permettrait de modifier notre représentation du temps libre et de l’usage fécond qu’il est possible d’en faire.
Réhabiliter l’otium aujourd’hui, c’est revendiquer un espace de pensée, non seulement pour nourrir notre esprit, mais aussi pour se reconnecter aux autres et redonner du sens à une société dominée par la productivité et le divertissement instantané. Retrouver ce temps c’est accorder une place au recul, à l’introspection, et cela peut transformer profondément notre rapport au monde.
Dans mon ouvrage L’Otium du peuple publié en 2024, j’ai voulu montrer que l’otium est à la portée de chacun et non réservé à quelques privilégiés. Que ce soit à travers un moment de lecture, une promenade dans la nature ou une simple pause pour réfléchir en silence, l’otium est une faculté humaine universelle, même si nous n’en avons pas toujours conscience. C’est comme en psychanalyse : si vous n’avez pas défini le mot, il est difficile de saisir l’idée. Si ce levier sémantique existe, l’otium devient totalement accessible.
Démocratiser ce terme et diffuser cette idée, constituent la prochaine étape pour faire de l’otium un antidote universel à la frénésie et à la superficialité du monde d’aujourd’hui. Et cela d’autant plus que l’autre nom du marché, le négoce, trouve son origine sémantique dans « nec otium », comme si le marché avouait son rejet de notre loisir intelligent – ce qui est spectaculairement avéré avec le marché du temps libre.
Qu’est-ce que les sessions apportent aux participants ?
Notre perception du temps libre est aujourd’hui paradoxale. Nous avons le sentiment d’en manquer alors que, dans l’histoire de l’Occident, jamais nous n’avons disposé d’une telle quantité de loisir. La question fondamentale à se poser n’est donc pas celle de la quantité mais celle de la qualité de l’usage que nous faisons de ce temps libre et, surtout, de l’importance que nous lui accordons dans nos représentations. La dégradation des conditions de travail et la charge mentale qui en résulte, nous empêchent de valoriser cette part du temps qui est majoritairement consacrée au repos et au divertissement. Il est vrai aussi que celui-ci est alimenté par une puissante industrie du temps libre, créée au début du XXe siècle et qui va connaître un essor fulgurant avec l’institution des congés payés, en 1936. Le cinéma et la presse populaires, puis la télévision et, maintenant, les smartphones ont été le support d’une offre de divertissement toujours plus envahissante, recourant à des techniques de captation de plus en plus pernicieuses et invasives. Désormais, partout et à tout instant, ces écrans captent des quantités toujours plus énormes de notre temps de cerveau disponible. Par conséquent, deux courbes se croisent : l’une est l’augmentation exponentielle du temps libre au cours des dernières décennies, l’autre est celle de la part du pur divertissement.
En cherchant à créer de l’addiction, les industries du temps libre, et surtout les réseaux sociaux, affaiblissent notre aptitude à utiliser le loisir pour des objectifs qui ne sont pas seulement de divertissement ou de repos. Elles nous font perdre notre faculté à utiliser ce temps pour activer notre intelligence, c’est-à-dire augmenter notre conscience, notre discernement, déployer, de manière désintéressée, nos capacités mentales, nos horizons imaginaires et, in fine, notre capacité à penser librement. Cette dégradation de l’usage de notre temps libre entraîne donc une dégradation de notre faculté à penser sans les limites où nous contraignent la plupart des autres situations. Dans la mesure où le temps libre est celui où nous pouvons disposer du plus grand niveau d’autonomie, c’est un temps privilégié pour penser librement, pour réfléchir de façon désintéressée, sans être orienté par des objectifs déterminés, par un calcul, une utilité, un intérêt, comme c’est le cas dans la plupart des situations. Et, en particulier, dans le monde professionnel.
Biographie
Jean-Miguel Pire est sociologue et historien. Chercheur à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), ses travaux portent sur le rôle des « politiques de l’esprit » – artistiques, scientifiques, culturelles, éducatives – dans l’accès à la liberté individuelle et le développement de la démocratie. En particulier, il étudie, d’une part, la place de l’art dans la scolarité et, d’autre part, les enjeux démocratiques de l’otium, le « loisir intelligent », activité essentielle dans l’Antiquité. Dernières publications : L’otium du peuple. A la reconquête du temps libre (Sciences humaines/2024), Otium. Art, éducation, démocratie (Actes Sud/2020), Musée indiscipliné. Enjeux républicains de la transmission artistique (Mare & Martin/2018).
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